PLANETE LABORATOIRE N°5 : CAPITALISME ALIEN

finantzatua 28 / 12 / 2015
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Texte préliminaire publié dans le MCD#79 - Nouveaux récits du climat

16 | 10 | 2015

Ewen Chardronnet a dirigé le numéro d'automne de la revue MCD - Nouveaux récits du Climat. Un texte présentant quatre hypothèses de travail est publié dans ce numéro.

MCD79 - Nouveaux récits du climat

 

D'UN MONDE DEVENANT « ALIEN »

Hypothèses de recherche sur la genèse et les fins du capitalisme

 

Depuis trois siècles, la planète s'est transformée, en usine d'abord, puis en laboratoire. Le journal la Planète laboratoire documente cette transformation. Avec un cinquième numéro cette année, une investigation collective ouvre des perspectives aventureuses sur les agents de cette transformation et les positions possibles que nous y occupons.

 

Le débat sur l'Anthropocène cherche à dater le moment ou l'espèce humaine ou une partie d'entre elle, est devenue l'agent d'une transformation majeure et irréversible de l'environnement terrestre. L'impossibilité de déclarer une unité du projet humain sur Terre invite à ouvrir la réflexion sur les agents réels de cette transformation. L'investigation poursuivie ici énonce la possibilité que cette transformation majeure est le produit d'une puissance, le « capitalisme alien », détruisant les ontologies mises en œuvre dans les différentes humanités présentes et passées de la Terre. Cette puissance reste encore largement hypothétique dans sa datation, son (ou ses) modes opératoires, et son ontologie requiert une investigation.

 

Une première hypothèse conjecture un capitalisme dont la dévastation de la Terre en vue de son abandon futur serait le symptôme « alien ».

 

Alien serait ici celui qui sortirait de son origine terrestre pour devenir autre, se donner d'autres corps, d'autres futurs, retrouvant ainsi, peut-être, d'autres origines que la prégnance de son berceau lui aurait fait occulter. Il serait issu de l'action d'une puissance qui au nom d'un destin cosmique de l'humanité en progrès, s'emploierait à redéfinir sinon à se libérer de la co-évolution terrestre des humains et des non-humains pour quitter la Terre et partir dans l'espace.

 

Le cosmisme russe a pu imaginer ce départ comme une continuation logique de l'évolution de l'humanité. Mais la bombe atomique s'est réservé la grâce de nous rappeler que seuls les élus y pourraient accéder, laissant le bioprolétariat post-nucléaire enfermé sur une Terre dévastée.

 

Ce scénario opposant le commun terrestre à l'élite cosmique, les Terriens et les Artilects, les humains à leurs successeurs transhumains, les 1% aux 99%, peut cependant être inversé : l'horizon utopique d'un prolétariat désaliéné, n'est-il pas un devenir non terrestre, un devenir autre ? N'exige-t-il pas un abandon de la Terre ? L'utopie n'est-elle pas désormais déportée dans l'espace, hors d'une Terre assassinée et contrôlée par les forces chthoniennes du capitalisme ? Et n'est-ce pas là le moyen ultime pour l'homme de renouer avec son origine stellaire ? Le qualificatif d'alien est ici fonction du point de centrement choisi : le capitalisme est « alien » en ce qu'il renie sa filiation terrestre qu'il utilise comme simple moyen au service de ses fins cosmiques. L'humain est « alien » en ce qu'il se désolidarise d'une Terre dévastée pour conserver un horizon utopique. Non alien serait donc ici ceux qui opère un ré-enracinement tragique, un retour sur Terre, se déliant de l'épopée alien.

 

Une seconde hypothèse renvoie aux racines aliens de la Terre elle-même qui, loin de s'appartenir à elle-même, participe en elle-même d'une économie cosmique qui, par des bombardements d'astéroïdes, l'a chargé en or, eau, métaux rares, virus,… acteurs de son évolution, de sa transformation, la fertilisant pour en faire émerger des ressources biologiques, etc. La Terre serait ainsi un lieu d'acclimatation et de socialisation, un devenir-terrien de composants, d'entités aliens. La Terre peut apparaître ici comme un lieu pirate agrégeant des trésors par accumulation d'accidents, posant la société terrestre comme une société de naufragés, fabriquant de façon volontaire ou involontaire, le devenir de leur île.

 

L'éventuelle design d'un processus si complexe et multi-agents, peut également inviter à envisager en dernier ressort, des gestionnaires extra-terrestres, monitorant le devenir de la planète et de ses habitants. Le destin des êtres qui croissent sur la Terre dépendraient alors étroitement d'une grande économie cosmique, d'une classe de gestionnaires, dont ils seraient, pour tous ou pour partie, les ouvriers involontaires. L'alien, ici, est la puissance agissante du capitalisme sur Terre, le visage fantastique d'une nouvelle classe de contrôle. Il n'est pas la fausse monnaie de l'humanité, sa mauvaise copie anthropomorphe. Non pas simplement un régulateur mais un système de contrôle, une classe de contrôle imperceptible agissant de façon, non pas dissimulée, mais simplement non encore intelligible.

 

Dans une version naïve que l'on trouve dans les scénarios de série B décrivant des extraterrestres qui se déguisent en humains pour agir sur eux ou s'en nourrir, la Terre ou ses habitants, sont occupés voire contrôlés par des entités aliens souvent présentées habillées d'un vêtement anthropomorphe. Mais, sous ce vêtement, de qui l'alien est-il le nom ? L'enquête pourrait conduire à établir une taxonomie d'entités (entités technologiques, algorithmes. Entités venues du futur ou du passé, non-terrestres, êtres immatériels, forces inconscientes, non humaines, etc.) agissant sur Terre et par la Terre, s'en nourrissant, selon des finalités qui restent à élucider…

 

Une troisième hypothèse met en question un triple privilège : privilège de l'humain sur les autres espèces, terrestres ou non (spécisme), privilège de la Terre sur les autres environnements cosmiques (terracentrisme), privilège des organismes vivants sur les autres non carbonés (biocentrisme). Sur la base de ces mises en question se forme notamment un post-humanisme, un devenir-alien de l'humain basé sur une pluralité d'agents intelligents, disposant de critères moraux libérés des limites du canon humaniste, voire du canon terracentriste ou biocentriste. Ce post-humanisme susciterait la construction de nouvelles formes de communauté éthique, de nouveaux assemblages fonctionnels et l'expérimentation de nouveaux modes d'être qui, en tant que non humains, peuvent être qualifiés d'alien. Le capitalisme alien est ici la puissance de décentrement, de déterritorialisation elle-même qui suscite une crise radicale des catégories. Car l'absence d'ontologie fixe du capitalisme alien induit une ingénierie et un bricolage général des agents (corps, âmes, matière, … pour prendre les catégories de la vieille métaphysique), l'acceptation d'un statut xeno de l'existant qui, sans cadre fixe et sans propriétés morales, peut être construit, reconstruit, transformé ou recomposé. Le posthumain non-alien, contestant cette chaotisation capitaliste tout en sortant du canon humaniste, refonde un être terrestre sur la base d'une inter-subjectivité assumée des agents terrestres, élargie à leur environnement cosmique.

 

Une quatrième hypothèse fait du capitalisme alien un méta-discours, un champ d'abstractions en surplomb du réel, ayant effet d'autorité. Répertoriant les ressources depuis les lieux abstraits des laboratoires (le marché étant un certain genre de laboratoire), énonçant leurs fonctions respectives dans un même grand système, ce méta-discours raconte la planète devenue capital, mise au travail, c'est-à-dire rendue étrangère à elle-même, gérée comme une entreprise innovante. De cette machine discursive étayée sur des simulations, des narrations technocratiques, des constructions convaincantes de faits, sont issus des dispositifs de capture et des espaces projectifs qui orientent nos actions, canalisent nos désirs, contrôlent les corps, légitiment les réglementations, pilotent les mutations industrielles, gouvernent scientifiquement la cognition de masse ou les subvertissent. Outil stratégique, instituant les propriétés des choses, le capitalisme alien sert ici de méthode de calibrage du réel. Un champ d'abstraction scientifique et technocratique en définit les modes, par exemple la géo-ingénierie, transformant malgré nous l'organisation de la Terre pour résoudre les problèmes causés par le réchauffement climatique. Car l'épistémologie alien est celle qui procède à l'exclusion pure et simple de tout anthropomorphisme comme condition supposée de toute rigueur scientifique.

 

Quel est le but de ces investigations dans le capitalisme alien ? Il est d'abord, et en premier lieu, d'ouvrir l'espace imaginaire de la Grande transformation. De la planète usine, avec son cortège de destructions et dérèglements écologiques, à la planète laboratoire qui entend, par l'ingénierie, y substituer un gestion rationnelle et planifiée des ressources, quels sont les modes de décentrement capables de nous libérer de cadrages du monde qui ne nous rassurent même plus ? Qui nous transforme même en « bruit », en résidu improductif qui pourrait bien être détruit s'il ne peut être inséré dans la mise au travail généralisée du réel propre au monde capitaliste ?

 

Le capitalisme alien est la saisie d'un trauma qui prend la figure d'une étrangeté. Le monde est inconnu à nouveau, terrifiant peut-être. Une nouvelle classe ontologique (les automates), que nous ne pourrons peut-être pas domestiquer par l'adaptation de nos vieux mythes, font surgir sur la Terre un nouveau monde.

 

Le capitalisme alien, c'est d'abord l'étrangeté de ce monde. Mais c'est aussi cette étrangeté née d'une crise radicale du confort moderne où l'homme occidental croyait encore savoir quelle était sa place dans le monde, et sa relation aux autres êtres. Des entités multiples surgissent et agissent, que l'humanisme abstrait avait su jusqu'alors ranger en dehors de son champ de vision. Des systèmes de coordonnées se font jour aussi. Et le ciel s'est enfin largement ouvert, noir océan d'infinitude se remplissant de mondes à l'infini.

 

La Planète Laboratoire

 

 

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